Être famille d’accueil – Les joies et les peines de l’attachement

4 février 2013

Ils se marièrent et eurent de nombreux enfants. Ainsi se terminent souvent les contes pour enfants. Pourtant, il s’agit plutôt du début de l’histoire, non? L’union de deux êtres et la venue d’un enfant marquent généralement le début de l’aventure familiale. Pour Geneviève Corbeil et Stéphan L’Écuyer, toutefois, l’épisode de l’arrivée du premier-né ne s’est jamais écrit. Dès leur mariage, en 2005, il était clair pour eux qu’ils auraient une famille. Pourtant, en dépit de leurs efforts et du soutien des professionnels du CHUL, ils ont dû admettre, plusieurs mois plus tard, qu’ils n’arrivaient pas à concevoir.

LES DÉMARCHES
Lorsqu’ils entendent parler d’une rencontre d’information sur les familles d’accueil, en février 2009, ils décident d’y assister, par curiosité. La perspective leur plaît et après tout, se disent-ils, ils n’ont rien à perdre. Le couple démarre sur-le-champ les nombreuses démarches nécessaires à sa reconnaissance comme famille d’accueil par le Centre jeunesse de Québec. Comme ils veulent du long terme, ils choisissent d’adhérer à la banque mixte, un programme qui vise à placer les enfants à haut risque d’abandon ou dont les parents sont incapables de répondre à leurs besoins dans une famille stable, prête à les garder dans une perspective d’adoption. Le processus de sélection se terminera quinze mois plus tard, en mai 2010. On les place alors sur une liste d’attente en les prévenant qu’il pourrait s’écouler jusqu’à un an avant qu’on les appelle.

Surprise! Le téléphone sonne trois mois plus tard, en août, alors que Geneviève et Stéphan ont commencé des travaux de rénovation au premier étage de la maison. La situation des enfants et les critères établis par le couple s’arrimaient. « On s’était déclarés prêts à recevoir une fratrie, et apparemment ce n’est pas si fréquent », précise Stéphan. On leur propose d’accueillir une fillette de 5 ans, Mélanie, et un petit garçon de 3 ans, David [noms fictifs], et on leur explique les conditions de visite des parents, sans dévoiler leur situation exacte. Geneviève et Stéphan sont si excités qu’ils acceptent immédiatement. Ils ont deux jours pour préparer les chambres des enfants, acheter des sièges d’auto, des jouets, enfin pour tout organiser. En outre, Geneviève, qui a droit à un congé parental de neuf mois, doit aviser son employeur. Comme ils sont en vacances à ce moment-là, tout est plus facile.

L’ARRIVÉE DES ENFANTS
Après une intégration progressive, Mélanie et David arrivent définitivement au mois d’août avec leur petit baluchon de vêtements et quelques jouets. Alors que les couples « normaux » disposent de neuf mois pour se préparer à l’arrivée d’un enfant et qu’ils apprennent à l’éduquer au fil de son évolution, Geneviève et Stéphan, qui n’avaient aucune expérience avec de jeunes enfants, se retrouvent parents du jour au lendemain! Pour Geneviève, devenue mère au foyer : « Ça n’a pas été trop difficile parce qu’ils avaient l’âge de faire des activités avec nous. On les emmenait en randonnée, en canot, en camping. Et puis, ils étaient propres et mangeaient bien. Évidemment, ils se comportaient comme des frères et sœurs normaux qui se chicanent et se tiraillent, et il a fallu qu’on impose des règles. »

Les nouveaux parents se lancent à fond dans la vie familiale. « J’allais à la piscine avec eux pour leur apprendre à nager, deux à trois fois par semaine, raconte Geneviève, je les emmenais à la bibliothèque pour des lectures, ou encore à la patinoire. J’allais reconduire Mélanie à la maternelle avec David et ensuite il m’accompagnait dans mes tâches. » Bien sûr, tout n’était pas parfait. Comme dans toutes les familles, chacun des enfants avait sa personnalité. Avec David, très candide, le lien s’est établi facilement. Avec Mélanie, plus intérieure, c’était différent. Comme elle était plus âgée, son bagage était plus lourd.

Durant la deuxième année de garde, les conditions de visite des parents biologiques ont changé et la fréquence des rencontres a augmenté. La situation des parents semblait se rétablir. Geneviève a alors senti sa confiance s’effriter et sa motivation s’affaiblir. L’éventualité du départ des enfants se profilait à l’horizon. Un jugement rendu en mars 2012 a confirmé le retour progressif des enfants dans leur foyer dès la mi-mai. « Notre intervenant nous avait clairement dit qu’il y avait 80 % des chances qu’ils restent, mais aussi 20 % de risques qu’ils repartent. » Le sort a joué contre la famille adoptive et pour la famille biologique. Triste, David souhaitait que Geneviève et Stéphan emménagent avec ses parents (!) et Mélanie, plus subtile, oscillait entre la peine et la joie. Geneviève et Stéphan, eux, se préparaient à faire leur deuil.

LE DÉPART
À la fin du mois de juillet 2012, presque deux ans après leur arrivée, c’est la séparation finale. Le couple part en vacances « pour se changer les idées ». Geneviève témoigne : « J’ai senti un énorme vide lorsque les enfants sont partis. Chaque jour en rentrant du travail, le grand mur vide du salon me rappelait qu’avant, il était rempli de leurs dessins et bricolages. » Leur deuil se fait sentir jusqu’en novembre. Regrettent-ils de ne pas avoir été plus réservés dans leur attachement? « Je ne saurais pas comment faire ça », répond spontanément Stéphan. Impossible pour lui de moduler son affection. « J’ai aussi réalisé que d’avoir un lien affectif avec un enfant plutôt qu’un lien biologique, ça ne fait pas une si grosse différence que ça », ajoute-t-il.

Somme toute, leur bilan reste positif et ils sont maintenant prêts à revivre l’aventure et à s’investir de nouveau. « Même si ça a été douloureux, on a gagné beaucoup. » Le Centre leur a offert une nouvelle fratrie récemment, mais ils ont refusé. Forts de leur première expérience, ils savaient que les conditions ne leur convenaient pas. Néanmoins, ils s’attendent à recevoir une autre proposition d’ici la fin de l’hiver. « J’ai hâte d’entendre de nouveau des enfants jouer dans la maison », avoue Geneviève. Et elle semble également prête pour un autre congé parental…

Afin d’habiller le mur vide du salon, Stéphan et Geneviève ont décidé de peindre une œuvre composée de quatre tableaux en utilisant la technique du dripping (on trempe le pinceau dans la peinture et on la projette directement sur le mur). Ils aiment beaucoup leur œuvre (thérapeutique?), car dans son abstraction on devine une gigantesque vague, avec un soleil. Un heureux présage, peut-être.

-SYLVIE LAMOTHE

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