Kim Thúy

13 juin 2016

Après Ru et Mãn, Kim Thúy nous revient avec un troisième roman, Vi. Elle y raconte le parcours d’une jeune femme, Vi, qui, après avoir fui le Vietnam avec sa mère et ses frères, s’installe dans le quartier Limoilou, à Québec. Au fil de son parcours et de ses nombreux voyages, celle dont le prénom vietnamien signifie « précieuse, minuscule, microscopique » fera des rencontres marquantes qui la transformeront. Encore une fois, l’auteure a beaucoup de points communs avec son héroïne. Comme elle, elle s’est toujours sentie invisible. Comme elle, elle a dû sortir du carcan de la tradition pour faire son chemin. Comme elle, elle a toujours été très proche de ses grands-parents et de ses frères. Kim Thúy raconte.

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Quel genre d’enfant étiez-vous?

J’étais une enfant qui n’avait pas d’amis. Pas parce que je n’étais pas sociable ni parce qu’on me rejetait, mais j’étais invisible.

… comme votre héroïne Vi?

Oui. J’étais toujours en train d’observer les gens. Durant le cours d’éducation physique, notamment, car je n’avais aucun talent pour les sports et personne ne voulait faire équipe avec moi. Du coup, je restais sur le banc et j’avais le temps d’observer tout le monde! Parfois, lors de soirées dansantes, je regardais des couples s’embrasser follement et eux ne s’apercevaient pas que j’étais là! Encore aujourd’hui, je pense que je suis invisible.

Vi a trois grands frères dans le roman. Vous, vous en avez deux, mais ils sont plus jeunes que vous…

Je suis l’aînée, mais j’aurais aimé avoir un grand frère ou une grande sœur qui m’emmène à gauche et à droite. Dans la culture vietnamienne, les aînés doivent s’occuper des plus jeunes et je n’ai jamais aimé ce rôle. Mais mes frères, bien que plus jeunes, se sont vite comportés comme des grands frères avec moi.

Avez-vous fait des mauvais coups ensemble?

Non, car nous étions en mode survie. Pendant plusieurs années, mes parents ont dû cumuler deux emplois pour nous faire vivre. Mon père travaillait à l’usine durant la journée et livrait des pizzas le soir. À la maison, nous partagions les tâches. À sept ans, l’un de mes frères avait pour responsabilité de faire la vaisselle et l’autre, le ménage. Quant à moi, je devais cuisiner pour eux et je faisais aussi des travaux de couture. À 16 ans, quand j’ai décroché mon premier emploi – réceptionniste dans une clinique dentaire – il fallait que je prenne l’autobus de Dorval où nous habitions pour me rendre dans une petite ville à une heure et demie de là. J’arrivais à 17 h 30 à la clinique, je travaillais jusqu’à 20 h, mais comme il n’y avait plus d’autobus pour rentrer à cette heure-là, j’allais rejoindre mon père au restaurant chinois où il travaillait. Nous partions ensemble pour la maison vers 22 h.

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Vous étiez une famille très soudée?

Oui. Mes frères et moi, nous avons toujours été complices et nous le sommes encore aujourd’hui. Quand j’ai eu mon premier chèque et que j’ai ouvert un compte en banque, la carte de retrait était à leur disposition. On a aussi acheté notre première voiture ensemble et nous l’avons partagée sans nous disputer. Plus tard, quand j’ai eu mon restaurant, mes frères ont investi avec moi. Le restaurant était situé près de la clinique de mon frère qui entre-temps était devenu dentiste. Le midi, il y venait pour manger, mais le plus souvent, il m’aidait à faire la vaisselle. Du coup, il passait acheter un hamburger au restaurant d’à côté avant de retourner travailler!

Quel genre d’activité faisiez-vous avec votre mère?

Ma mère ne jouait jamais avec nous. Il fallait que chaque activité nous apprenne quelque chose. Par exemple, elle ne m’a pas appris à jouer à la corde à danser. Par contre, elle m’a appris à en fabriquer une avec des élastiques. Aujourd’hui, je suis comme elle avec mes enfants : je ne sais pas jouer.

Quand vous étiez petite, aviez-vous une idée de ce que vous vouliez faire plus tard?

Non, car j’étais trop limitée dans mes moyens. Mais adolescente, alors que j’étais en secondaire 5, j’ai participé à un concours d’écriture. J’ai gagné 75 $. Mes parents étaient vraiment très mécontents, car cela m’avait mis en tête que je pouvais écrire. Or, ils voulaient que je fasse des études en sciences. Puis, à l’université, j’ai obtenu le prix du jury à un autre concours. Monique Proulx était l’une des membres du jury. Elle est venue me voir pour me féliciter. Mais quelque temps après j’ai eu deux fois zéro en création littéraire, alors j’ai décidé d’arrêter d’écrire. Je me suis remise à écrire des années plus tard grâce aux feux rouges : quand je tenais un restaurant, je m’endormais souvent aux feux rouges. J’avais alors trouvé un truc pour me tenir éveillée : faire des listes. Les listes ont fini par devenir des notes, celles qui ont été à la base de mon premier roman Ru.

Dans la première partie de Vi, vous brossez le portrait des grands-parents de l’héroïne. Vous, étiez-vous proche de vos grands-parents?

Oui, très proche. J’ai perdu ma grand-mère en janvier dernier. C’était l’élégance incarnée. Sa vie et celle de mon grand-père sont imbriquées dans ma vie. Mon grand-père était préfet au Vietnam. Mes grands-parents habitaient une grande maison dont ma grand-mère était la reine. Elle achetait des soutiens-gorges qui venaient de France, des Lejaby notamment. Ce qui fait qu’à trois ans, j’avais déjà un beau soutien-gorge rembourré!

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Vi de Kim Thúy. Éd. Libre Expression, 144 pages. En librairie.

- Diane Stehlé

Photographie: Jean-François Brière

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