La Belle et le Clochard

17 juin 2015

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Il me l’avait mentionné à quelques reprises, timidement… Michel Poirier, le jardinier qui me donne un coup de main pour la préparation de mon jardin, chaque année, a déjà vécu dans la rue. Même que la télévision de Radio-Canada l’avait interviewé, dans le cadre d’un reportage sur les « clochards », en 1989.

Michel Poirier a de la jasette. Il aime discuter, poser des questions, et il est très curieux. C’est un comique. « À la Maison du père, en prison, dans la rue, j’ai toujours été le plus drôle de la gang », raconte-t-il. Il aurait pourtant eu toutes les raisons du monde de ne pas rire de bon cœur.

De la rue…

Entre 18 et 29 ans, il a vécu dans la rue, fait quelques courts séjours en prison, fréquenté plusieurs établissements qui accueillent les gens sans domicile fixe. Il a frayé avec des « gars de bicycle sans bicycle », commis quelques larcins. Mais jamais rien de vraiment grave.

… au jardin

Aujourd’hui, Michel est horticulteur, à son compte. Il est clean depuis plus de vingt ans, se disant toutefois encore dépendant, et participe régulièrement aux réunions des NA (Narcotiques anonymes). Mais le plus important, c’est qu’il file le parfait amour avec sa belle Johanne, rencontrée peu de temps après avoir  cessé de consommer. « Je crois sincèrement que je dois mon bonheur à ma blonde, en grande partie. Elle me comprend et surtout m’accepte comme je suis. » Une histoire touchante, comme dans la Belle et le Clochard

Un faux départ dans la vie

Dans ce fameux reportage retrouvé aux archives de la Société Radio-Canada, la journaliste Catherine Kovacs présente Michel comme venant d’un « foyer désuni », ce qui expliquerait la raison pour laquelle c’est un clochard. Un foyer désuni? C’est bien peu dire pour décrire son parcours.

Né en 1959, il se prétend (en riant) « enfant unique » d’une famille de dix enfants, car il est fort possible qu’il ne soit pas le fils de son père, qui avait quitté le domicile familial environ un an avant sa naissance, mais plutôt celui de Claude, le chum de sa mère. Celle-ci étant trop pauvre pour le garder auprès d’elle, Michel est placé en famille d’accueil dès sa naissance. À 16 mois, il est hospitalisé pendant deux mois, car il souffre de malnutrition. On lui trouve une autre famille d’accueil, à Joliette, avec quelques-uns de ses frères et sœurs. « Nous étions nourris, logés et battus », raconte-t-il (toujours en riant). « J’étais toujours en punition dans un coin, en train de dire un chapelet. »

C’est que Michel dérange…

Toute sa vie, Michel s’est fait dire qu’il dérangeait. À l’adolescence, il est envoyé au Collège d’Huberdeau, où les gros cas de discipline sont envoyés, ce qu’il n’est pas. Michel, encore une fois, dérangeait. « Je comprenais tout beaucoup plus vite que tout le monde, et je m’ennuyais à mourir en classe. » À 15 ans, par ordre de cour, il est admis au Mont Saint-Antoine, une école de réforme. « Ma mère était juste trop pauvre pour me garder avec elle. » C’est là qu’il commence à consommer. Tout ce temps-là, il réussit bien, à l’école. Brillant, ce Michel. Il se rend jusqu’au secondaire V, qu’il ne termine pas, car le jour de ses 18 ans, il lâche l’école.

L’élément déclencheur

Un jour, sa blonde du moment le met à la porte. Trop orgueilleux pour retourner chez sa mère, c’est là qu’il commence à dormir dehors, dans les parcs et sous les escaliers. Aussi simple que ça… Il comprendra plus tard qu’il est un dépendant affectif, et qu’il est incapable de vivre d’autres abandons. Pendant toutes ces années d’itinérance, Michel n’a jamais arrêté de chercher une façon de s’en sortir, d’accepter de participer aux thérapies qui lui étaient proposées.

À la journaliste qui l’avait interrogé en 1989 et qui lui avait dit qu’il ne ressemblait pas à un clochard – Michel était toujours bien habillé – il avait répondu, « Merci! », ajoutant que, de toute façon, il ne serait plus dans la rue à compter du mois d’août. Quelques semaines plus tard, il pétait une coche. « Je criais, je pleurais, j’implorais Dieu en lui disant “sors-moi d’icitte!” ». Un bénévole de la Maison du père le dirige vers Gilles Lemay, qui s’occupait d’une maison de thérapie à Saint-Alphonse-de-Rodriguez. « Gilles m’a dit, “Michel, viens don’ te reposer…” Les plus belles paroles que j’avais jamais entendues. »

Il ne ressent aucune colère envers sa mère. « Un jour, je l’ai appelée, quand j’étais à la Maison du père. En pleurant, elle m’a dit “qu’est-ce que tu penses que Claude dirait de ça…”  Pour moi, c’était la confirmation que j’attendais depuis si longtemps. Claude était mon père, et il m’avait aimé. » Madame Poirier est décédée quelques mois avant que Michel ne se décide à en finir avec la rue. Il n’a pas eu la force d’aller aux funérailles, c’était trop douloureux.

« Je suis devenu quelqu’un que j’aime beaucoup », me dit-il, à la fin de l’entretien. « Je me sens millionnaire, tellement je suis heureux. »

- Renée Senneville

Photographie: InterZone Photo

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