Là où bat le cœur du Mile End

5 octobre 2015

_DSC4805a

On a beaucoup entendu parler d’elle, quand sa boutique de fleurs de la rue Bernard a pris feu en 2013. En quelques heures, voisins, enfants, commerçants — francophones et anglophones — se sont mobilisés pour l’aider, si bien qu’elle a pu rouvrir ses portes en 2014. Parce qu’il était impossible d’imaginer le quartier sans elle.

Tamey Lau fait partie du paysage depuis plus de vingt ans. Il fut un temps où elle possédait quatre commerces. J’ai lu quelque part que quelques-uns de ses enfants y dormaient. C’est qu’ils sont nombreux. Tamey a en effet réussi le pari d’élever, seule,  plus de dix enfants. Ils sont en bonne santé, bien élevés, magnifiques, souriants et visiblement heureux. Ils parlent tous quatre langues (dont le français, l’anglais et le mandarin), sont excellents sur le plan scolaire et exercent déjà, pour la plupart, un métier. « Ils sont ma vie, mon bonheur, ma fierté », me dit-elle.

« Un coin de poésie sur l’asphalte »

C’est en ces mots que la journaliste Rima Elkouri décrit Dragon Flowers, sa boutique de fleurs. Bien au-delà de la légende qui l’entoure, Tamey est une femme merveilleuse. D’une rare beauté, elle ne manque jamais d’adresser un petit sourire réservé à tous ceux qui mettent le pied dans son oasis, qui part du fond de son arrière-boutique et s’étend jusqu’à la rue, devant son magasin (ce qui lui a valu d’ailleurs un grand nombre de contraventions de la Ville de Montréal).

Un petit moment de bonheur

« Come at 7 o’clock Monday morning », m’avait-elle presque ordonné, quand je lui avais fait part de mon projet d’écriture. Sept heures du matin, c’est l’heure des petits pots de crème Shisheido pour Tamey. Au grand soleil, tout en se massant le visage, les mains et les pieds, elle me parle de sa vie, de sa jeunesse, de l’amour qu’elle voue au quartier : « I don’t need to travel, The Mile End is my country! » Elle me parle aussi de son parfum préféré (Dior), du fait qu’elle préfère magasiner avec ses garçons qu’avec ses filles (« Girls are so picky, they drive me nuts »). Au fil de notre conversation, qui ressemble plus à du papotage qu’à une entrevue, elle se lève pour aider le chauffeur du camion de recyclage à ramasser ses cartons, elle salue tous les enfants qui se rendent à l’école, et leurs parents.

Si belle…

Elle me parle également de son mariage arrangé avec un homme fortuné, à Hong Kong, où elle est née. Elle s’en est séparée quelques années plus tard, au grand dam de sa mère. Elle évoque ses années de mannequinat et sa rencontre avec un homme d’affaires canadien d’origine chinoise qui l’avait remarquée, tant elle était belle. Elle l’a épousé, suivi à Montréal et, comme dans les contes, ils eurent beaucoup d’enfants. Mais quand la plus petite avait près de deux ans, il est parti, pour cause d’incompatibilité fondamentale : Tamey cultivait « la bonne énergie », et son mari ne cherchait qu’à gagner encore et encore plus d’argent. Elle a donc continué à exploiter ses commerces pour nourrir sa nombreuse marmaille, jusqu’à ce qu’elle décide de se concentrer sur la vente de fleurs (et de quelques objets hétéroclites importés de Chine). Pourquoi les fleurs?…

… because « it’s for good energy »

Impossible de ne pas remarquer sa boutique, en passant sur la rue Bernard, dans le Mile End. Ses cages à oiseaux toutes blanches surplombent son îlot de fleurs et de plantes. En s’approchant, on l’aperçoit qui disparaît et apparaît à nouveau, munie d’un magnifique bouquet auquel elle apporte toute sa bienveillance, en y ajoutant souvent une ou deux fleurs qu’elle offre à ses clients. « It’s for good energy », répond-elle, invariablement.

La bonne énergie, on en découvre les bienfaits quand on a la chance de croiser Tamey, une femme merveilleuse qui n’a d’autre bonheur que de faire le nôtre et celui de ses enfants.

On parle d’elle, ici et ailleurs!

Le blogue Les Urbanités (www.lesurbanites.com), dans un billet publié le 24 mai 2015, place notre fleuriste parmi les 21 icônes du Mile End. Il en va de même du magazine berlinois Flaneur (www.flaneur-magazine.com), qui a consacré en juillet 2014 un numéro à la rue Bernard de Montréal, y dressant un portrait « d’une célèbre fleuriste ».

- Renée Senneville

Photographie: Pierre Manning

 

Commentaires

commentaires