La trente-septaine

17 juin 2016

La crise est passée. Ç’a été dur. Le pire, c’est que je n’avais pas encore quarante ans; c’était un peu avant. Je me suis tapé une crise de la trente-septaine.

Mon fils unique devenait adulte, déjà. C’était trop tôt pour me bercer sur le perron en jasant lumbago et en roulant des kleenex humides dans les manches de ma petite laine. Trop tôt pour me parquer sur l’accotement. Toujours vivants en moi, de vieux rêves usés et une envie certaine de les réaliser. Dans mes mains, plus d’excuse pour repousser le moment de m’y lancer, pas davantage de courage, et qu’est-ce qu’on fait maintenant.

Voilà ce qui arrive au bout d’une monomaternité précoce. Doucement, rejeton s’apprête à quitter le nid pour de bon. Un moment donné on laisse aller, parce que même les plus mères des mères finissent par en avoir leur claque de s’agripper aux culottes de leurs enfants, de les surveiller sans cesse, de leur rappeler de se ramasser (« avoir un enfant pendu à ses jupes » est une expression très menteuse, bien souvent ce sont les mères qui ne lâchent pas prise). Et puisqu’elle était précoce, cette maternité, quand elle se boucle on a la peau qui tient pas pire la route, pas trop de cheveux blancs (ou beaucoup, mais on les teint coûte que coûte – mon cas) et devant soi des époques qu’il faudra bien remplir de quelque chose. À trente-sept ans, j’étais devant tout et rien en même temps, c’était super épeurant. Le temps de me rapailler l’émotif, j’ai fini par décider d’écrire. Deux ans plus tard je publiais un premier roman, les critiques et les potes l’ont bien aimé, booyah, c’est là-dedans que je lancerai mon après-maternité et advienne que pourra.

Entre-temps, ce sont les copines qui ont fait de la bedaine. Elles avaient vécu couple ou célibat, voyages, longues études et carrière tandis que je traversais le croquant de mes années de mère. Elles ont fait des bébés au moment où, chez nous, le lavabo se piquetait de poils de barbe (ceux de mon fils. Moi, j’en suis pas encore là). Mon grand ado s’émancipait, ma tête commençait à s’affranchir de millions d’inquiétudes (pour en garder une petite vingtaine, j’ai quand même pas viré sans-cœur subitement), et il y avait de moins en moins d’amies disponibles pour aller prendre un verre sur le fly. Autour de moi les bedons s’enflaient, les vagissements retentissaient, on faisait du cerne et on se couchait de bonne heure. Je me surprenais à magasiner des micropyjamas, à jaser coliques et régurgit, sujets étrangers et familiers à la fois. Des amies se sont éloignées, d’autres non, chez celles-ci je berçais les nouveaux venus, les gardais de temps en temps. M’essayais parfois à un conseil au passage. Mais qu’est-ce que j’en sais de comment on élève les enfants, avec mon eau sous les ponts et mes notions périmées? En moi, deux nouveautés : la nostalgie d’une époque où c’était pas si compliqué… et la fierté. Monoparentale, si jeune, pauvre comme la gale : selon les diktats d’aujourd’hui, j’étais à haut risque de faire de mon fils un désaxé souffreteux ou de le tuer par négligence avant même qu’il aille sur le pot… Il fait six pieds trois de corps et mille pieds mille de cerveau (mon opinion de mère – humble, mais abondamment documentée). Malgré tout, on dirait que j’ai bien fait ça.

Cela dit.

Ma crise de la trente-septaine s’est résolue aux mélodies d’enfants rieurs et dans l’arôme de poudre à fesses. J’ai quarante ans. Je suis marmite à mots. Près de mes pieds se chauffe une vieille chatte adoptée jadis pour inculquer à fiston le sens des responsabilités – backfire : en quinze ans, il a pratiquement jamais ramassé ses crottes (pourtant, il arrive toujours à l’heure au travail… Hum). Dans ma maison, le silence, sauf quand les amies se pointent avec la marmaille qui pousse si vite, ç’a pas de bon sens. Et pendant qu’on jase, la vie qui continue – on ne lui demande rien d’autre, au fond.

P.-S. : Même pas vrai, ça sentait pas la poudre à fesses. On poudre pas ça, un bébé, franchement. Tsé. Ça donne de l’asthme.

- Élyse-Andrée Héroux

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