Partir pour la famille

8 avril 2013

Il y a 350 ans cette année,  une première cohorte de 36 Filles du Roy débarquait à Québec, au terme d’une périlleuse traversée. L’arrivée de ces femmes à marier, suivies de centaines d’autres sur une période de dix ans, aura assuré la viabilité de la Nouvelle-France. Rien de moins! Trop longtemps restées dans l’oubli, les « Mères de la Nation québécoise », nos ancêtres, méritent d’être reconnues pour le rôle qu’elles ont joué dans le peuplement du Québec.

Au début du 17e siècle, en Nouvelle-France, les risques et périls étaient nombreux, mais les ressources, pratiquement infinies. Malgré le climat, les maladies et les conflits meurtriers, l’immense territoire offrait des terres à défricher, des rivières à canoter, du poisson à pêcher, du gibier à chasser, mais… peu de femmes à marier.

À son arrivée, en 1665, l’intendant Jean Talon avait effectué le premier recensement de l’Amérique du Nord, ce qui lui avait permis de dénombrer 3 215 habitants d’ascendance européenne, soit 2 034 hommes et 1 181 femmes, répartis dans les trois îlots de population de Québec, Trois-Rivières et Montréal. Constatant que les hommes étaient presque deux fois plus nombreux que les femmes, Talon insista auprès du roi pour que de jeunes femmes célibataires continuent d’être envoyées de France. Deux ans auparavant, Louis XIV avait accepté de parrainer le recrutement organisé par le ministre Colbert qui recherchait des femmes françaises prêtes à tenter l’aventure. Ainsi avait débuté le mouvement migratoire des filles à marier, ensuite appelées Filles du Roy par Marguerite Bourgeoys. En 1675, dix ans après le premier recensement de Talon et 12 ans après l’arrivée de L’Aigle-d’Or – avec à son bord les 36 premières Filles du Roy – la population avait plus que doublé!

Arrivée des filles du Roy à Québec, reçues par Jean Talon et Mgr Laval. Tableau d'Eleanor Fortescue-Brickdale.

Arrivée des filles du Roy à Québec, reçues par Jean Talon et Mgr Laval. Tableau d’Eleanor Fortescue-Brickdale.

LEUR PROVENANCE
Des quelque 800 Filles du Roy venues ici pour y prendre mari, entre 1663 et 1673, la majorité provenait de Paris et de ses environs. Plusieurs vinrent de la Normandie et d’autres, des régions de La Rochelle, de la Saintonge, du Poitou, de l’Aunis, de Champagne, de Picardie, de l’Orléanais et de Beauce. La plupart étaient d’origine modeste, certaines orphelines, mais quelques-unes étaient filles de notables. Elles furent pourvues d’un trousseau (vêtements, chaussures, accessoires) et le tiers environ reçut une dot royale au moment du mariage. Toutes, elles espéraient une vie meilleure au Nouveau Monde, mais ce qu’on attendait d’elles était clair : se marier et fonder une famille.

Surtout accueillies par des religieuses à leur arrivée ou encore par des familles déjà établies, elles se mariaient généralement dans les cinq mois suivants. Les pupilles du roi descendaient d’abord à Québec, puis, si l’affaire ne se concluait pas après quelques semaines, elles étaient acheminées vers Trois-Rivières ou Montréal. Ainsi, la moitié se serait finalement établie à Québec et aux alentours, une centaine d’autres, à Trois-Rivières et approximativement 200, à Montréal et aux environs.

Une fois installées sur leur terre, souvent dans une habitation rudimentaire, elles devaient affronter le défrichage, les rudes hivers, la mortalité infantile et les problèmes de ravitaillement. Sans parler des tensions avec les peuples autochtones. C’est pourquoi le recrutement favorisait les femmes solides, de bonne constitution. Celles qui venaient de la campagne se sont d’ailleurs avérées plus résistantes. Il fallait avoir la « couenne dure » pour survivre ici, au temps de la colonie.

Les filles du Roy arrivent à Québec

LEUR LEGS
Si certaines Filles du Roy semblent avoir « failli à leur mission » – une trentaine ne se seraient pas mariées, quelques dizaines seraient reparties et 16 seraient restées infécondes –, l’histoire démontre que les recrues ont satisfait, et même dépassé les attentes. Les familles de plus de dix enfants n’étaient pas rares, et plusieurs se marièrent à deux, et même, à trois reprises. Leur grande fertilité changea le cours des choses, puisque dans les décennies qui suivirent le nombre des habitants nés au pays dépassa le nombre des immigrants venus de France, ce qui assura l’avenir de la colonie. Elles furent nos premières grand-mères, nos aïeules.

La Société d’histoire des Filles du Roy, en collaboration avec l’Association Québec-France et plusieurs autres organismes québécois, souligne cette année le 350e anniversaire de l’arrivée du premier contingent parti de La Rochelle en 1663. On veut sortir ces femmes de l’ombre en organisant des festivités qui les feront connaître et, ultimement, « reconnaître ». Parmi celles-ci, la plus remarquable est sans doute l’arrivée à Québec de 36 femmes personnifiant les 36 premières Filles du Roy, à bord du voilier L’Aigle-d’Or, le 7 août 2013, à l’ouverture des Fêtes de la Nouvelle-France. Cette traversée commémorative entraînera dans son sillage une kyrielle d’activités, des deux côtés de l’océan Atlantique, et sûrement beaucoup d’émotions. On pourrait comparer l’ensemble de ces événements à une… mégafête des Mères…

- SYLVIE LAMOTHE

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