Ponts de glace – C’était avant le béton

4 février 2013

À l’heure où l’état structurel des ponts suscite des inquiétudes, on oublie qu’il fut un temps où, pour passer de Québec à Lévis en hiver, c’est plutôt l’état de la glace qu’on surveillait…

Corrosion, désuétude, usure et détérioration. Des termes de plus en plus fréquemment utilisés pour décrire l’état des ponts qui relient Québec à la rive sud et à l’île d’Orléans. Bien sûr, ces constructions ne sont pas éternelles et on doit s’attendre à ce qu’ elles terminent un jour leur vie utile. Mais pourrait-on imaginer de nos jours un pont qui se recréerait naturellement, entre Québec et Lévis, à la faveur du froid?

C’était pourtant le seul lien solide existant entre les deux rives, du moins jusqu’à l’ouverture du pont de Québec, en 1917. On surveillait alors la formation des glaces sur le fleuve, généralement au début du mois de janvier, en attendant le signal de l’inspecteur des chemins. Au gré des hivers et des variations de température, l’épaisseur de l’ eau gelée pouvait varier de trois à six mètres. Des liens se créaient de la même manière entre Québec et l’île d’Orléans et sur la rivière Chaudière.

Néanmoins, lorsque survenait un redoux, comme on en vit souvent à notre époque, on devait attendre que la glace se reforme et qu’on reconstruise le tablier, à l’aide des pelles, « grattes » et chevaux des bénévoles rassemblés à cette fin. Pour faciliter la traversée, on balisait alors la voie gelée de sapins, et non de… cônes orange!

DE LA GLACE ET DES LOISIRS
Les adeptes actuels du cerf-volant de traction seront peut-être surpris d’apprendre que nos ancêtres utilisaient déjà le vent et la surface gelée du fleuve pour se déplacer sur de très grandes distances, parfois à des vitesses vertigineuses. Composé d’une simple plateforme montée sur des patins et coiffée d’une voile, ce « voilier à glace » faisait le bonheur des intrépides de l’époque.

Quatre-vingt-trois ponts de glace ont été répertoriés,  entre Québec et Lévis,  durant la période allant de 1620 à 1910.  Ils se seraient formés aux alentours du 30 janvier et démembrés vers le 19 avril,  pour une moyenne de soixante-douze jours. Fait intéressant,  celui de l’hiver 1740-1741 aurait duré jusqu’au 9 mai!

Dans La petite histoire de la traverse de Lévis, Roger Bruneau raconte que « certains hivers, par des températures subsibériennes, le fleuve se figeait d’une seule pièce, formant une surface unie comme un miroir […] une colossale patinoire, qui s’étendait parfois depuis Sillery jusqu’à l’île d’Orléans et couvrait toute la largeur du fleuve, faisant la joie des patineurs comme des commerçants et des voyageurs ».

Des commerçants qui, soit dit en passant, faisaient de très bonnes affaires grâce au pont de glace. En particulier les charretiers et cochers qui transportaient des marchandises ainsi que des voyageurs, au tarif de 0,15 $ à 0,25 $ par personne. Sans parler de ceux qui profitaient du vide juridique laissé entre les deux rives pour offrir « un p’tit boire » aux passagers transis! D’autres passeurs et canotiers, cependant, se réjouissaient beaucoup moins. Privés de revenus par la formation du tablier gelé, ils tentaient parfois, par divers moyens, de casser la glace ou de provoquer une débâcle.

ET MAINTENANT?
S’il fallait compter aujourd’hui sur la glace pour traverser de Québec à Lévis durant la saison froide, il nous faudrait user de patience. Au cours de l’hiver 2010-2011, par exemple, la couverture totale de glace accumulée dans le golfe du Saint-Laurent était au plus bas niveau jamais observé sur la côte Est, selon Environnement Canada.

Espérons donc que nos structures tiennent le coup, car en dépit des chantiers mal-aimés, elles nous permettent d’enjamber en toute saison ce merveilleux fleuve qui divise le territoire et le rehausse, tout à la fois.

- SYLVIE LAMOTHE

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