Que sera, sera…

9 juillet 2014

Il est trois heures du matin, j’ouvre les yeux et, par la fenêtre, j’aperçois le soleil qui brille haut et fort dans le ciel bleu. Confus, je cherche mon masque de nuit et tente difficilement de me rendormir dans ce surplus de lumière. Nous sommes arrivés depuis quelques jours dans le Nørdland, en Norvège (le nord du pays), et voici à quoi ressemble notre première expérience avec le soleil de minuit. Malgré le dérangement, ici les gens en profitent, car de novembre à février, le soleil change d’humeur et ne montre le bout de son nez que pour quelques heures par jour. Le blues hivernal!

Le pays des trolls et des vikings

Le Nørdland, comme la Norvège en général, c’est tout d’abord une infinité de bras de mer qui fissurent l’entièreté de la côte du vieux continent. Ces fjords s’étirent jusqu’au bout de votre rétine et remettent en perspective la petitesse de votre être. C’est également le clash du vert des vallées fleurissantes avec le blanc des sommets enneigés qui résistent tant bien que mal à l’arrivée du printemps. En fait, le Nørdland, c’est un mélange de forêts montagneuses, de chemins escarpés, habités d’un petit nombre de maisonnettes disparates, une proximité omniprésente avec la mer et des paysages tant bourrus que sauvages suivis de près par des vallons paisibles et luxuriants. C’est magnifique!

L’objectif de notre voyage printanier, c’est un petit festival de musique folk perdu tout au nord, à la croisée du cercle polaire, sur un groupe d’îles appelé Træna. Les gens d’ici surnomment un de ses sommets Sanna, reine incontestée du nord. À ce qu’en dit la légende, elle veillerait sur l’ensemble des îles de la côte norvégienne. Et chaque année au solstice d’été, remplie d’énergies vibrantes, elle invite une poignée d’aventuriers et de tripeux de musique à s’imprégner d’une vie autre, loin des sentiers battus. Elle s’ouvre à tous, librement et sans contrainte, pour le malin plaisir des assoiffés et passionnés de la vie à l’état brut, qui s’embarquent pour une courte aventure musicale inoubliable.

Trænafestivalen (Festival de Træna)

À trois heures de bateau du plus proche village de la côte, lui-même étant très éloigné de la civilisation, on est vraiment au milieu de nulle part. Dès les premiers instants, l’île de Træna impose une ambiance festive hors du commun. Habituellement, elle est habitée par moins de cinq cents habitants, mais durant cette courte et intense semaine de juillet, elle quadruple sa capacité d’hébergement pour accueillir plus de deux mille bons vivants. Afin d’accommoder tout le monde, on permet à chacun, muni d’une tente, d’établir son campement gratuitement et où bon lui semble. La petite taille de l’île crée une belle proximité entre les festivaliers, tout en offrant assez d’espace pour héberger tout le monde. Les organisateurs du festival y installent des toilettes et des douches de fortune autour des grands rassemblements et, malgré l’absence de réglementation, tout se déroule impeccablement. Une cohue de tentes multicolores repeint l’horizon temporairement dans ce paysage qui semble si hostile et inhospitalier a priori.

Une prestation acoustique unique en son genre

Ces courts moments, ces échappées dans une vie, sont des récompenses. Ils nous rappellent que l’imprévu, la cohue, le bordel, c’est beau, sans être propre. Qu’il y a quelque chose de plus à comprendre. Le différent, l’alternatif, le marginal, ça mérite parfois qu’on s’y attarde un instant. Pour ma part, cette semaine d’euphorie a été à son apogée un après-midi où la vie, le temps, le moment présent sont venus me rendre visite live.

Imaginez la libération de ma petite personne dans un éclaboussement musical, sous l’époumonement contrôlé d’une chanteuse locale lors d’une prestation acoustique en plein air, devant une grotte à ciel ouvert. Littéralement assis aux pieds de Sanna, j’étais, comme bien d’autres, fasciné face à cette cavité rocheuse et préhistorique. La grotte Kirkehelleren servait autrefois de cathédrale pour les célébrations religieuses d’un temps lointain, mais aujourd’hui elle sert d’amphithéâtre pour une représentation singulière prévue par le festival.

Une seule fois par an, un seul artiste a l’honneur de s’exprimer dans cet amalgame d’incongruités rocheuses devant un public prisé. Assis sur ma roche, devant cette merveille, cette légende puissante et indestructible, entouré de tous, mais seul à la fois, je vibre au son des premières notes de cette chanson qui me fait, encore aujourd’hui, frissonner. Will I be pretty, will I be rich, this is what she said to me : Que serà, serà… Whatever will be, will be.

L’inexplicable expliqué

Plus la musique s’impose, plus je sens une force monumentale monter en moi. Une série de secondes alignées avec une telle logique, un rythme parfait, un intervalle harmonique qui vient frapper mon tympan et se transformer en petites réactions chimiques qui, à leur tour, déclenchent une compréhension absolue. Une pureté instantanée entourée d’un tableau quasi inimaginable, au beau milieu du pays des Vikings. Se rendre compte, prendre conscience de la simplicité de notre monde et de la beauté d’un tel moment qui s’étire, qui prend place, qui s’impose et qui grave à jamais un souvenir immortel dans mon cerveau. M’inviter à apprécier l’universel, le mystère bien gardé de dame nature, à oublier mes standards, à rompre avec mon conformisme et à saisir la force incomparable d’un futur aux apparences loufoques.

Après coup, la poussière retombée, tout le public reste pétrifié devant une telle performance. L’énergie décousue de tous mes sens reste et se fixe en moi. Nous nous regardons tous, sans dire un mot, éblouis, étonnés, envahis. Ce qui est le plus fou dans cette histoire, c’est qu’il faut parfois aller au bout du monde pour se rendre compte d’un bonheur qui était présent depuis le départ, à l’intérieur de soi.

Pour plus d’informations sur le Træna Festival (du 10 au 12 juillet 2014) www.trena.net/

- Maxime Bellefleur

Commentaires

commentaires

Un Commentaire »