Trou normand

17 juin 2016

Les vacances d’été. Les grandes vacances. Roum dum dum wa la dou. La cloche sonne. Ça parle fort dans le corridor. On brûle ses cahiers de mathématiques et de grammaire (en fait on les déchire au-dessus du bac de récupération; partir un feu de poubelle ce serait pas brillant). Claque la porte du casier, même pus besoin de cadenas, la case est vide, on vient de découvrir pourquoi ça puait dedans depuis avril (une vieille moitié de sandwich) mais aucune importance. Les copains désertent. On s’empresse.

Fébriles, on pousse la porte de la cour. On est en manches courtes, on est tout énervés, il fait chaud mais le fond de l’air est encore frais, certaines mamans frileuses ont forcé leurs enfants à s’apporter un p’tit coupe-vent. Lesdits coupe-vent sont attachés à la taille par les manches, on a tous le même look et on se fait des embrassades et des accolades et on se promet de s’appeler pendant l’été. Alignés dans la cour, les autobus jaunes. On s’y tapera le cul pour la dernière fois. On est fous raide.

À la maison, on lance dans un coin le sac contenant les vestiges de l’année qui vient de se terminer (cartables, étui à crayons, ensemble hétéroclite de bébelles de fond de case mais pas la vieille moitié de sandwich, qui fut jetée). Il prendra la poussière pour un bout, ce sac, mais que veux-tu, l’école est finie, et même si durant l’été on recevra un bulletin, pendant les grandes vacances on oubliera que l’école existe. Que peut-être on a coulé un cours. Que septembre reviendra.

Parce que ce qui s’étale devant, c’est deux longs mois de soleil et de rigolade. Vierges d’absolument tout ce qui est plate.

Le. Bon. Heur.

Je me souviens du dernier jour de ma cinquième secondaire. Avec des amies, on avait quitté le collège en auto, impatientes d’être chez nous pour commencer à ne rien faire. J’avais regardé le vieil édifice s’éloigner par la vitre arrière en me disant : « Ayoye. C’est la fin. Je ne remettrai plus jamais les pieds au collège ni autour, j’irai au cégep et à l’université mais ce sera pas pareil, une première journée de vacances comme celle-là, il n’y en aura plus jamais d’autre dans toute ma vie. »

Et c’était vrai. On le sait tous, nous, grandes personnes si engagées dans nos vies de grandes personnes que même quand on tombe en vacances, rien ne s’arrête jamais complètement que le travail (et encore). Des vacances d’adultes, c’est drillé au quart de tour. On ne foire pas dans la béatitude. On ne laisse pas les enfants s’organiser. On ne regarde pas le temps passer. Aujourd’hui, si on ne court pas constamment, on se sent comme des pas bons, qu’est-ce tu veux que j’te dise.

Ainsi, la liberté immense et délicieuse qui nous happait à la fin des classes, cette libération qui goûtait comme se pitcher dans un canyon (et s’envoler, on s’entend, pas piquer au fond), une fois qu’on est grand, c’est terminé. Un prof me dirait peut-être que lui y goûte chaque année, à cela je répondrai : chanceux, va. Les vacances de grandes personnes, c’est une minuscule trève. C’est tenter de décrocher avant de replonger dans le tourbillon. C’est rater son coup parfois, ne pas décrocher pantoute, passer une semaine au chalet à tourner en rond en se disant mautadine j’ai pas donné le bon dossier à Serge avant de partir. C’est une façon désespérée d’aménager un espace où on accumulera, au retour, du nouveau stress, de nouvelles choses plates.

C’est un trou normand.

On l’avale cul sec, l’estomac s’allège, on se bourre la face avec le plat suivant… et on digère quand même tout ça dans la douleur le lendemain.

Ces jours-ci, l’été revient s’installer. En attendant mes vacances (pendant lesquelles il se peut que je me gâche la playa en m’écriant mautadine j’ai raté un participe passé dans le livre de chosebine), chaque jour je m’arrête pour souffler. Pour me rappeler ma chance inouïe d’aimer mon travail, d’aimer ma vie. Ma chance inouïe de n’être pas réduite à survivre entre Noël et juillet.

Les grandes vacances d’été durant lesquelles il était si facile de décrocher, elles appartiennent à une époque révolue. Désormais, je consomme plaisir et repos à petites doses récurrentes… Qui sait si je saurais encore les digérer en gros tapon, de toute façon.

- Élyse-Andrée Héroux

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